Bilan d’étape pour PAPOTO

A l’heure du reconfinement et de l’incertitude, nous vous proposons un premier bilan, très informel, de notre action, avec quelques retours des parents et des professionnels qui les accompagnent. Pour rappel nous proposons aux partenaires de terrain avec lesquels nous contractualisons (soit par une convention pour une action prise en charge par nos financeurs*, soit par une prestation de service) de mener de 5 à 10 ateliers avec un groupe fermé de participants (parents, futurs parents, grands-parents) selon une périodicité variable et de toute façon extrêmement aléatoire étant donné la situation sanitaire.

A ce jour nous avons pu animer, depuis janvier 2020, 22 ateliers PAPOTO sur six lieux différents, essentiellement en Ile de France mais aussi en Haute Savoie et à Marseille. Avec l’un de nos six partenaires de terrain actuels nous avons pu proposer jusqu’à 7 ateliers et nous avons donc presque fini l’expérimentation. Mais pour la plupart des séries en Ile de France nous en sommes à trois ateliers, soit à la moitié de ce que nous avions prévu. Nous espérons pouvoir terminer l’ensemble des séries débutées en janvier 2020 avant la fin de l’année. A Marseille nous venons à peine de débuter l’expérience qui devrait porter sur quatre lieux différents, soit une trentaine d’ateliers au total sur six mois.

Nous avons touché au total (hors Marseille) 50 parents, grands-parents ou futurs parents, soit une moyenne de 8 participants par lieu (au minimum 3 participants, au maximum 12) et un total de 108 bénéficiaires en incluant les enfants des participants aux ateliers. 84 % des participants aux ateliers résident dans un quartier prioritaire de la politique de la ville et sont d’origine étrangère (pour la moitié d’entre eux on peut parler de primo arrivants). 16% des participants s’occupent d’un enfant bénéficiant d’une mesure de protection. 10% des participants présentent une déficience intellectuelle.

Nous comptabilisons également un total de 16 300 vues sur notre chaîne Youtube, ce qui signifie que les vidéos commencent à bien circuler.

« J’aurais voulu savoir tout ça avant »

Concernant les retours des participants, nous avions déjà partagé les verbatims recueillis par Mirsada Adrovic dans le cadre de son mémoire de master : « L’atelier c’était merveilleux, ça nous a beaucoup beaucoup aidé », « en tous cas moi ça m’a fait beaucoup de plaisir », « ça fait plaisir quand on est là-bas », « en fait je me sentais ben libre », « chacun il est libre, y a pas de casse la tête et tout ça là », « et on en ressort bien », « ça m’a rempli les yeux »,« merveilleux, oui merveilleux », « on parle et on se donne des conseils, et c’est génial », « ça change pour le quotidien, ça change la routine », « le sujet est très enrichissant », « c’est intéressant et s’est enrichissant pour les parents», « et là j’ai compris il faut qu’on doit parler avec les enfants, les regarder » ; « c’était nouveau », « j’aurais bien voulu avant quoi », « c’est dommage encore une fois qu’il le propose pas dès la sortie de la maternité », « c’est dommage c’est que j’ai attendu d’avoir mon troisième enfant pour connaître ça ».

Voici d’autres ressentis exprimés « à chaud », au cours des ateliers : « J’ai envoyé les vidéos à ma famille au pays», « j’ai montré tes vidéos à ma soeur », « J’adore venir ici parce que c’est comme si j’avais toutes les informations déjà dans ma tête mais pas dans le bon ordre, pas à la bonne place. Quand je viens ici c’est plus clair ».

A la sortie d’un premier atelier, une mère d’une toute petite fille est allée trouver son interlocutrice habituelle à la Maison de quartier où nous intervenons. Elle lui a confié avoir appris qu’elle devait essayer d’éviter de laisser son bébé devant les écrans, notamment son smartphone.

Une jeune femme qui n’a pas encore d’enfants, venue sur les conseils d’une amie s’exclame en plein atelier: «avant de venir ici aujourd’hui je ne me posais même pas la question. Pour faire obéir mon enfant j’utiliserai la violence. Mais parce que je ne me rendais même pas compte que c’était de la violence ». Une autre réagit : « En fait, on a grandi comme ça mais on n’est pas obligés de faire comme nos parents ont fait, on peut changer ».

Pour une mère nigériane, « venir ici me permet d’avoir des arguments pour expliquer à ma famille et ma communauté pourquoi je fais ça. Je peux leur dire : je suis une formation, je sais que j’ai raison. » Une participante assure : « C’est très important ces informations ». Une autre femme , à la fin d’un atelier: « Moi ça m’aide de venir ici. Les sujets, pour moi, c’est vraiment important ».

Des parents bavards et des effets inattendus des ateliers

Une femme traduit ce que veut exprimer son mari, qui ne parle pas français (mais le comprend):

« Il dit que tes paroles l’encouragent et l’aident. Depuis qu’il vient ici il se sent plus fort avec les enfants.» Cette mère parle ensuite pour elle : « Avant quand ma fille venait me voir, je croyais qu’elle m’embêtait. Mais non j’ai compris qu’elle voulait jouer. » Elle poursuit : « On a fait écouter ton message vocal au médecin du bébé. Il a trouvé ça vraiment bien. Je lui ai dit « oui maintenant je suis accompagnée ». » Dans ce message je proposais un petit jeu à cette maman et son conjoint pour le prochain atelier. Je leur demandais de bien observer leurs deux enfants et de retenir un petit moment de bonheur vécu par leur enfant pour pouvoir le raconter ensuite au groupe et l’analyser ensemble.

Un éducateur nous envoie un SMS : « Un grand merci pour votre atelier qui fait du bien aux résidentes et qui les rassurent dans la prise en charge et l’éducation des enfants. »

Une éducatrice qui assiste aux ateliers est étonnée : « Les familles parlent beaucoup plus dans ce contexte. Je pense que c’est moins formel pour elles. Je sais que pour certaines c’est vraiment un moment important. Les entretiens au domicile ont changé aussi pour une famille. La mère se sent valorisée dans son rôle, le grand-père vient s’installer à table pour discuter. »

Et puis il a ce médecin de PMI du Loiret, Françoise Condy, qui participe à l’expérimentation menée par nos amis de 1001 mots. Lors de la soirée organisée par l’association le 14 octobre, elle a expliqué utiliser -entre autres- les vidéos PAPOTO : « Je montre des petites vidéos aux parents. J’aime beaucoup celle avec le cerveau en chantier. Ca leur plaît aux parents, c’est très bien fait. »

Il ne s’agit que de premiers retours, non formalisés, recueillis au fil de nos sessions. Mais ils revêtent pour nous un réel intérêt. Ils confirment ainsi la satisfaction des parents à recevoir des informations validées, leur capacité à accéder à ces informations, à les accepter, voir à les intégrer dans leurs pratiques au quotidien. Ils infirment l’idée d’une possible stigmatisation de ces familles qui se sentiraient jugées et pourraient avoir le sentiment de se voir imposer des normes éducatives trop éloignées des leurs. Au contraire, elles parlent toutes spontanément, et volontiers, pendant les séances, de ce qu’elles ont vécu enfant, du décalage qu’elles perçoivent entre les conceptions éducatives qui circulent dans leur communauté et celles qui sont abordées ensemble, pour finalement exprimer leur souhait de comprendre les codes de la société dans laquelle leur enfant va être amené à grandir.

Aller plus loin

D’autres constats très généraux viennent nourrir notre réflexion pour la suite:

– Il est possible de transmettre des concepts scientifiques éclairants, même pointus (attachement, attention conjointe, plasticité cérébrale, théorie de l’esprit…), même à des publics très vulnérables, à partir du moment où les informations sont bien vulgarisées et où la posture de l’intervenant est ajustée (présence physique, ton, gestuelle, contact visuel, répétitions, questionnement…)

– La vidéo se révèle très utile. Les participants sont attentifs et très réceptifs, notamment aux animations concernant le cerveau.

– Les participants sont très actifs pendant les ateliers, prennent facilement la parole, parlent d’eux, de leur vécu, posent des questions

– Il y a souvent des éclats de rire mais aussi des larmes. Larmes de mères submergées par l’émotion à l’évocation d’un souvenir, angoissées par les difficultés manifestes ou supposées de leur enfant, épuisées par des conditions de vie difficiles, victimes de violences. Ces moments, peu prévisibles, constituent des temps forts qui nous semblent autant d’occasion de construire l’alliance et la cohésion du groupe.

– Lorsque les enfants sont présents (car trop jeunes pour être scolarisés), l’attention des parents est évidemment moindre, le niveau sonore plus élevé, la fatigue plus grande de notre côté et du leur mais le « modelage » et le renforcement positif facilités, avec des exercices pratiques rendus possibles, en direct, au fur et à mesure des interactions entre les parents et leurs enfants.

– Un rythme d’un atelier tous les 15 jours nous semble idéal, ni trop ni trop peu.

– Nous pensons toucher des parents qui font globalement vraiment partie de notre cible puisqu’ils présentent un ou plusieurs facteurs de vulnérabilité (pauvreté monétaire, faible niveau d’éducation, statut migratoire, faible maîtrise du français, connaissances approximatives des besoins fondamentaux de l’enfant, mesure de protection de l’enfance). Ces parents sont néanmoins tous volontaires, déjà bénéficiaires de services d’accompagnement, ils ont dans leur grande majorité une bonne réflexivité sur leurs pratiques et la conscience de leurs besoins. Il nous faudrait pouvoir faire venir des parents encore plus en difficulté, plus isolés, avec une faible conscientisation des besoins. Mais comment les atteindre lorsque nos partenaires, qui connaissent bien leur écosystème, nous expliquent ne pas y arriver eux mêmes ? Nous pensons que seule une action au domicile serait pertinente dans ce cas. Nous y réfléchissons.

– La question du « aller vers » et de la fidélisation du public nous apparaît de plus en plus centrale. Même lorsque les participants expriment leur intérêt et leur satisfaction il peut être difficile de les mobiliser sur la durée. Il apparaît essentiel de pouvoir identifier tous les freins et tous les leviers, sur le modèle de la promotion des comportements favorables à la santé.

La crise sanitaire, le confinement de mars et les nouvelles restrictions freinent considérablement notre action, comme c’est le cas pour de nombreux acteurs du champ psycho-social. Nous nous réjouissons néanmoins que cette première étape menée tant bien que mal se révèle plutôt prometteuse. Les organismes et les familles avec lesquelles nous avons eu la chance de travailler jusqu’à présent nous ont beaucoup appris et nous leur sommes reconnaissants de leur confiance et de leur enthousiasme. Nous avons plus que jamais la ferme intention de poursuivre cette aventure et nous espérons pouvoir conduire très vite une mesure d’impact digne de ce nom.

* Une grande partie des ateliers menés en 2020 sont financés par la Fondation pour l’Enfance, la Région Ile de France et l’Agence Régionale de Santé PACA

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